"A quelque niveau de la structure institutionnelle que ce soit, les hommes suivent les normes et se plient à l'autorité parcequ'ils en sont impressionnés, c'est-à-dire affectés, et qu'au fond de ce pouvoir, par delà toutes les médiations, il y a la force de la puissance de la multitude."(Frédéric Lordon)

Je ne sais pas pourquoi je dis non à la messe, non au prêtre, non à l'institution, j'ai quatorze ans, un pensionnat dans la banlieue de Paris et chaque matin le prêtre me demande si j'ai changé d'avis:"vous êtes en état de péché mortel".  Je réponds non.  Je suis en quarantaine: il est interdit à toutes les élèves de me parler.  Je suis hissée en haut d'un escabeau où au réfectoire je lis la Bible, je mange seule dans la vaste salle à manger, je suis possédée par le démon.  Interdite de vacances je passe mes journées entre le réfectoire, seule et surveillée par une religieuse,conduite aux offices où chaque jour la même question m'est reposée et devant mon obstination je suis renvoyée.  Cela se passe en 1954.

Mon destin suit une multitude de traverses hors des sentiers battus: l'institution m'a marqué de son fer rouge et je la fuis, je ne m'en approche pas et quand je suis amenée à la fréquenter, je ne peux signer aucun contrat avec sa direction.  Les tatouages de l'enfance s'imprègnent dans la chair et te guident sur des voies inexplorées car la peur de l'enfermement ou celle de l'exclusion subsistent.  Comment échapper à ces scénarios qui hantent l'esprit et nous conduisent dans une aventure imprévisible où dans ta différence tu te confrontes à des pouvoirs qui n'acceptent pas ta trop grande différence et cherchent à t'humilier ou à t'astreindre à leur mode de fonctionnement.

"C'est sans doute le propre de la plupart des pouvoirs institutionnels que, n'ayant pas de conscience claire des réelles données passionnelles de leur assise, et tenant leur propre existence pour acquise, ils sont portés à l'abus, c'est-à-dire à solliciter l'obsequium au-delà de ce qu'il peut raisonnablement accepter."(Frédéric Lordon)

Il nous faut avancer et avoir la certitude de nos droits, de notre dignité humaine et faire face à l'adversité en gardant présent en soi la limite à ne pas franchir.  ET si cette limite à franchir devient prioritaire car tu es écrasé par l'injustice du verdict. Tu perds pieds.  Ton parcours n'est pas conforme et la direction de l'institution cherche à te sanctionner et coûte que coûte à faire de toi un paria. Je propose à chacun de se libérer de ses scénarios enfantins. Cultiver le bonheur.  Vivre autrement en développant des notions de liberté, de fraternité, de solidarité. Je ne saurai jamais comment je fus inscrite sur une liste de secte.  Je fume trente cigarettes par jour, je ne sors plus, je vis seule et surveillée étroitement par la gendarmerie locale et par les renseignements généraux.  Période d'où j'émerge par et grâce à mon amour de l'autre et ma curiosité du vivre sur cette panète.Des artistes locaux m'inciteront à créer une association "Arts et Paroles" qui ouvrira la porte à des manifestations culturelles internationales.

Cependant quand ce scénario de l'enfance se répète parmi mes proches chez une jeune femme brillante, intelligente, au parcours atypique, originale, enjouée au sein d'une institution de grande renommée, je m'interroge: comment des professeurs et une ou un directeur peuvent-ils du jour au lendemain ne pas aider l'élève à comprendre son erreur et lui retirent son diplôme après le lui avoir remis avec mention très bien.  Il semblerait que l'élève se soit inspirée dans l'avant-propos de son mémoire de la pensée d'un collègue en omettant de citer son nom.  Or tous et toutes nous sommes les semences des inspirations de  lectures, de conférences, de films, de théâtre et des philosophes, ces sages antiques que nous avons étudiés, aimés, de Spinoza à André Comte-Sponville ou plus près de nous Deleuze, Luc Ferry ou Michel Foucault.  Notre pensée ne s'est pas structurée du néant.  De multiples influences nous conditionnent ou nous inspirent.  Et l'originalité du créateur est de personnaliser son influence, de la développer en l'adaptant à sa recherche. Nous savons que le non dialogue entre professeurs et élèves ont conduit certains étudiants à de graves dépressions, en hôpital psychiatrique ou à des suicides.  Y aurait-il donc actuellement des briseurs de rêves car revêtus de l'habit du fonctionnaire zélé et imprégnés de la toute puissance que leur confère leur poste? Sont-ils encore libres de penser ceux qui toutes leur carrière sont notés?  Font-ils preuve d'empathie ou sont-ils le jouet d'une direction autoritaire qui ne sait plus écouter autrement que dans une sanction outrancière, abusive et injustifiée?  Etre inféodé à l'administration donne-t-il le droit d'humilier son élève?  Où se cache le coeur de ces professeurs qui exercent leur toute puissance sur une jeune femme fragile, traumatisée ,blessée aujourd'hui dans son âme et son corps?  Est-ce cela le rôle de l'enseignant et de la direction d'une grande école française?  Je ne le pense pas et je ne me reconnais pas dans cette attitude de femme et d'homme : la direction d'une école ainsi que ses professeurs me semble-t-il sont responsables de transmettre un savoir, d'accompagner leurs étudiants et d'avoir un comportement digne et respectueux de notre humanité.Pour conclure je tiens à vous partager la pensée d'Abdennour Bidar en citant un passage de son dernier livre:"Plaidoyer pour la fraternité":"Où est aujourd'hui cette chaleur humaine dans nos espaces sociaux?Où est notre capacité à fraterniser au-delà du cercle restreint de nos proches?  Où en est notre capacité à nous mettre à la place de l'autre?  Nos rapports sont réglés par le droit, la loi, les institutions, la peur du regard des autres, les feux de circulation.  Où est l'élan du coeur dans tout cela?Nulle part."