Je rentre du village, de ce bout du monde de la Nièvre, avant-hier la Gaspésie, hier le Luberon et aujourd'hui Saint-Saulge et la montée de la vache chaque début du mois de mai.  C'est l'après-midi, un temps doux, calme, quelques autos dans les rues mais dans notre village, il y a un sentiment d'abandon, de village fantôme, les cafés, ces lieux de rendez-vous en pays Français sont taciturnes, j'entre dans l'épicerie, je désire "Charlie Hebdo", la propriétaire me regarde comme si je débarquais d'une autre planète,"j'ai une liste d'attente, je ne peux pas vous dire combien de gens l'ont réservé, mais d'ici la fin de la semaine cela se calmera, repassez.."  La lumière de l'espace est d'un gris blanc transparent, je songe à ce massacre des innocents, oui c'est cela un massacre d'innocents, celui qui ne pense pas comme toi tu le tues, c'est coutummier dans notre histoire humaine, c'est une répétition de notre intolérance, de notre incapacité à aimer l'autre.  Différent.  Nous sommes frappés de stupeur, paralysés, tétanisés.  Une minute de silence en ouvrant la porte dimanche dernier à l' exposition de l'artiste Claude Place et la flute d'Eric Arsenault et le tambour d'Alain Mignot scandent notre hommage à ces victimes, à dénoncer les bourreaux de l'histoire, la page se tournera-t-elle vers cet appel solidaire de la vie et de la liberté en nous et entre nous.  Des sanglots dans la gorge.  Nous toutes mères de notre histoire de Jocaste à la Mère Divine, comment avons-nous enfanté des hommes meurtriers de la vie....D'ici et d'ailleurs.  D'où vient ce besoin de tuer la vie.  Et dans ce cri:"Je suis Charlie", j'entends "Je suis la Vie"..... et aucun être humain quelqu'il soit , de tradition musulmane, chrétienne, judaïque ou autre ne peut enlever la Vie.  Mais alors pourquoi, pourquoi ce terrorisme universel?  D'où vient-il, quelle en est l'origine?  Le village de Bonaventure en Gaspésie, il est dix heures du matin, l'heure de la grand messe, avec mon mari, fils du député, nous sommes allongés au soleil sur la plage, et les hauts parleurs scandent dans la voix du prêtre de l'époque:"nous avons des communistes parmi nous."  Le lendemain nous quittions le village.  Dans une école mariste de la région parisienne je choisis de ne plus aller à la messe.  Mise en quarantaine, personne n'avait le droit de me parler.  Je fus renvoyée. Je ne retournerai plus à l'école.  Asseyons-nous sur la place de la République à Paris, créons un cercle fraternel dans chaque ville où ces morts  victimes innocentes de la Liberté d'Expression  nous émeuvent aux racines de notre origine de vivants et parlons, laissons couler nos larmes, ces violences quotidiennes subies au sein de nos familles, au sein de nos écoles, au sein de notre vie professionnelle."Cabu, Charb, Wolinski, Tignous" deviennent symboles du:"plus jamais cela, plus jamais".Trop de morts dans l'histoire tachent et embrument notre mémoire.  Trop d'impuissance.  Trop de viols et des corps et des consciences.Si chaque homme, si chaque femme, si chaque enfant, toute nation confondue pouvait parler des humiliations subies depuis x générations, de ses indignations et de son désir de vivre heureux et non maltraité par des censures quotidiennes le conduisant à l'échafaud de sa propre histoire, n'y aurait-il pas un pas à pas pour comprendre notre structure psychique et celle d'autrui.Dresser aujourd'hui la peur du terrorisme est oublier que chacun de nous porte en lui une part de la responsabilité de l'évènement collectif. Il n'y a pas d'un côté les bons et de l'autre les méchants.  Il y a des errants égarés par une soif d'absolu canalisée dans et par le mal de l'autre.  Des assoiffés de pouvoir enrolant l'humilié à des fins de vengeance personnelle.  Une non écoute de la blessure originelle, celle où dans le mythe Dieu ou le pouvoir absolu choisissant Abel, le préférant à son frère Caïn, ce dernier le tue.  Nous sommes imprégnés par les mythes et manipulés à notre insu par nos inconscients.  La conscience ne serait-elle pas le pas à pas d'Un Orphée qui gardant confiance ne se retourne pas car il sait qu'Eurydice le rejoindra et quittera le royaume des morts grâce et par sa foi.Notre jeunesse a besoin de confiance, d'espoir et de parole: condamner est exclure et la sanction est le besoin d'une vengeance qui orchestre la prochaine répétition du massacre d'aujourd'hui.  Inverser la peur en confiance en l'humain  c'est écouter et encore écouter, défaire les murs de l'incommunicabilité et espérer que notre civilisation ogresse de sa propre chair enfantera dès maintenant un dialogue avec l'impensable afin que cet impensable, cet "innacceptable" ne puisse plus surgir ni dans une conscience individuelle, ni dans une conscience collective???